Une solidarité identitaire ?

 Si le dynamisme de la solidarité bordelaise n’est plus à prouver, certaines maraudes prennent un penchant plus « identitaire ». En effet, l’Action Française, le Front National ou encore le Menhir se sont lancés depuis peu. Le N’infonews est parti enquêter sur ce phénomène. 

Plusieurs associations bordelaises organisent des opérations de solidarité destinées aux sans-abris. Parmi elles, la maraude est l’activité la plus répandue. Il s’agit de collectes de nourriture organisées par des bénévoles qu’ils distribuent dans la rue aux sans-abris. Entre soupes chaudes, sandwichs ou encore biscuits, cette activité se veut résolument humaine en offrant de la chaleur aux plus démunis.

Or, il se trouve que le terrain prendrait un penchant plus identitaire depuis que le FN, l’Action Française composée de royalistes nationalistes ou encore une communauté clandestine de groupuscules d’extrême droite que l’on appelle « Le Menhir », se sont mis à organiser leurs propres maraudes. Ces maraudes diffèrent-elles des autres ?

Les identitaires comme épouvantail

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Balbo et Philippe Guillard, deux bénévoles associatifs (ER/ N’infonews)

Si les maraudes sont très souvent des moments conviviaux, ce ne serait pas toujours le cas. En effet, c’est ce qu’indiquent Balbo d’AC ! Gironde et Philippe Guillard du Sherby, rencontrés à l’occasion d’une maraude. Ces derniers émettent de sérieuses réserves sur le bien fondé des maraudes organisées par des groupuscules à la droite de la droite.

Balbo illustre sa méfiance avec le cas de Strasbourg où du verre pilé avait été retrouvé dans la soupe de sans-abris. Balbo est persuadé que cet incident a été provoqué par des militants d’extrême-droite (aucune corrélation officielle entre les identitaires et ce fait divers n’a été établie, ndlr). Il va jusqu’à envisager le fait qu’ils n’offrent des sandwichs périmés.

Une différence idéologique

Les deux compères regrettent que les réfugiés et les migrants, notamment les centaines de Sahraouis clandestins qui squattent les quais, soient condamnés à être parqués en dehors de la ville. Sur ce sujet, ils refusent de partager la vision des identitaires:

« On ne regarde pas si ce sont des SDF français, étrangers, on s’en fout. Il y a des gens dans la rue et on essaie de les aider, point. Visiblement, nous n’avons pas tous la même vision. »

Balbo reprends de plus belle en accusant les identitaires de faire de la désinformation vis à vis des réfugiés. En effet, ces derniers affirmeraient que le prix de chaque réfugié s’élèverait à 1500€ par jour, tandis que Balbo affirme qu’un réfugié politique vivrait en moyenne avec 3€ par jour, soit un montant bien éloigné des 1500€.

Qui est Action Française ?

Fondé en 1898, Action Française est un mouvement politique nationaliste et royaliste. Bercés par les idéaux politiques controversés de Charles Maurras, les militants combattent le parlementarisme républicain au profit du retour à la monarchie française impliquant le retour du roi à la tête de l’état. Particulièrement traditionaliste, ce mouvement s’ancre dans les influences chrétiennes de la société française. L’antenne de Bordeaux réalise de nombreuses activités autres que les maraudes, à savoir des distributions de tracts ou encore des conférences. Un hommage au roi Louis XVI – qualifié de « martyr » – eut lieu le 21 janvier dernier, date de sa mort.

L’engagement d’Action Française

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Un militant avec un SDF / Bordeaux.ActionFrançaise.net
Nous sommes allés à la rencontre de certains responsables de l’Action Française. Horace, Henry et Léon contextualisent leurs maraudes dans le cadre du nationalisme royaliste qu’ils défendent. En effet, ils revendiquent l’aide aux « exclus et aux marginaux » dans la logique de « catholicisme social » qui remonte à la création de l’Action Française au siècle dernier. Les trois responsables affirment ne faire aucune distinction dans leur distribution:
« Il n’y a pas un carton d’affaires pour les roumains, les polonais ou les français. On rencontre beaucoup de nationalités à qui l’on propose la même chose pour tous. Il n’y a pas de traitement de faveur. »
Au cours des maraudes, les militants proposent essentiellement de la nourriture, des boissons chaudes et de l’eau. Les stocks de nourriture seraient principalement composés par les militants eux-mêmes qui donnent ce qu’ils souhaitent. Action française propose également des trousses de soin et d’hygiène, notamment pour les femmes qui seraient de plus en plus nombreuses dans la rue, avec des enfants parfois. Ils tiennent également à discuter avec les sans-abris pour « retisser le lien social ».

Migrants ou SDF ?

A propos des migrants, ils se disent ouverts d’esprit et tolérants. « La misère et la pauvreté étant universelle » selon Horace, ils ne demandent pas leurs papiers à ceux qu’ils croisent. Léon tempère tout de même en affirmant qu’ils croiseraient principalement des français et des européens, « plus que des étrangers ». Horace reprends de plus belle en pointant du doigt le système actuel où des français en attente de logements depuis 10 à 15 ans parfois, seraient lésés par les migrants:
« Les pouvoirs publics et les associations semblent privilégier les réfugiés aux Français de la rue. Ces derniers nous font d’ailleurs souvent part de leur sentiment d’injustice et d’abandon. C’est une situation absurde. »

« On doit vivre comme un romain à Rome »

Concernant la polémique sur la soupe au porc distribuée par des militants d’extrême-droite à Angoulême, Henry n’approuve pas: « ce n’est pas ça la charité chrétienne ». Il relativise néanmoins leur geste en se référant aux coutumes françaises:
« C’était pour montrer que le cochon fait partie de notre culture en France, même si ça ne se résume pas à cela bien entendu. On ne peut que souscrire à cela, tout comme on doit vivre comme un romain à Rome. »
Léon quand à lui, plus que l’acte en lui-même, déplore avant tout les critiques opérées à l’encontre des militants:
« C’est leur méthode, ils font ce qu’ils veulent (la soupe au porc est interdite depuis 2007, ndlr). A un moment donné, quoi que l’on fasse, ça ne va jamais. Certes c’est un peu étrange mais ils donnaient quand-même à manger dans la rue. »
Horace rappelle que le mouvement est aconfessionnel et compterait même une musulmane dans ses rangs. Si les trois responsables déplorent la caricature des autres associations, ils refusent toute compétition de solidarité allant jusqu’à féliciter les autres maraudes.

Le FN aux manettes

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Edwige Diaz, conseillère régionale et secrétaire départementale du FN / Facebook

Si l’Action Française réalise des maraudes, le terrain est également occupé par le FN. Nous avons ainsi pu joindre Edwige Diaz, secrétaire départementale du Front national, par téléphone. La jeune élue affirme que les maraudes ont débuté symboliquement lors des fêtes de Noël. Cette initiative ne serait pas spontanée et résulterait d’un plan national puisque des maraudes organisées par le FN auraient lieu dans toute la France.

Les militants collaborent avec le collectif de défense des animaux Belaud Argos, présidé par l’eurodéputée Sophie Montel. Cette dernière a d’ailleurs récemment été impliquée dans l’affaire des « assistants fantômes » au parlement européen. Ils proposent principalement des madeleines, du cafés ou même du chocolat sur dons des militants. Le reste est financé par les fonds du parti. Ils donnent aussi des couvertures ou des vêtements qu’ils récupèrent des dons extérieurs. Leur circuit principal se situerait dans le centre de Bordeaux.

La préférence nationale

Lorsqu’on l’interroge sur les réfugiés, Edwige Diaz reprends la ligne du FN:

« Nous privilégierons toujours la préférence nationale. Si nous sommes pour l’Humain, nous sommes avant tout pour la Loi. Nous trouvons donc que c’est immoral de soutenir des personnes arrivées illégalement en France. »

Elle continue son propos avec les retours de certains sans-abris estimant être lésés par les étrangers alors qu’ils ont la nationalité française.  Il y aurait donc une « concurrence » entre les migrants et les sans-abris français, que ce soit pour la distribution de nourriture ou les places en foyers. Elle tempère néanmoins en affirmant que les militants leur donneraient tout de même quelque chose si ils en croisaient.

« La nécessité fait loi »

Sur la distribution de soupe au porc, ou soupe identitaire, Edwige Diaz ne comprends pas la polémique. Elle affirme même que « nécessité fait loi ». Au delà de l’aspect discriminatoire de la chose, l’élue pense avant tout qu’une personne ayant réellement faim la mangera. Ainsi, si ils reçoivent du porc en dons, ils n’hésiteront pas à le distribuer. Plus que la polémique, le FN chercherait avant tout à « apporter de l’aide au delà de la bien-pensance ». Une aide qui se fait avec les moyens du bords.

Une communauté qui dérange

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Des membres du Menhir / Facebook

Si le menhir fut officiellement le lieu de ralliement des FNJ de Gironde durant 15 ans, ce n’est plus le cas. Il aurait depuis été interdit par la présidence du parti. En effet, les dirigeants cherchent à s’en éloigner, dû à la congruence de la communauté avec la ligne dure du parti et notamment les comités « Jeanne: au secours! » fondés par Jean-Marie Le Pen. Cette ligne est inadéquate avec la dé-diabolisation martelée par sa fille depuis son arrivée à la tête du parti. Le FN de Gironde nie donc tout lien avec cette communauté malgré le fait que certains membres du FNJ s’y rassemblent encore.

Nous avons finalement pu joindre Thomas, président de la communauté du menhir, après avoir essuyé un refus pour la visite des locaux nécessitant un parrainage. Thomas décrit la communauté comme un rassemblement de nationalistes en tous genres:
« Aujourd’hui nous rassemblons des nationalistes, des royalistes et des fascistes – et par ailleurs certains néonazis. Si nous soutenons toujours Marine Le Pen pour les présidentielles, nous sommes aussi proches du Renouveau Français et bien entendu des comités « Jeanne: Au secours ! ». »
Les maraudes qu’ils organisent tous les deuxième jeudis du mois seraient surtout composées de distribution de vêtements chauds. Plusieurs associations distribuant déjà des repas complets, ils donneraient surtout du chocolat et des biscuits. Ils n’auraient pas de secteurs prédéfinis, même si ils se baladent souvent du côté du parking Victor Hugo et de la place Gambetta.

« Si on doit être hors-la-lois, on le sera. »

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Un post pour le moins provocant / Facebook

Thomas l’affirme, ils n’auraient pas encore eu l’occasion de faire de la soupe au porc mais il ne ferme pas la porte, bien au contraire. Il confirme même que « ça arrivera probablement un jour ». Lorsqu’on lui apprends l’interdiction de cette pratique, Thomas s’en étonne. Avant de continuer en affirmant « si on doit être hors-la-loi, on le sera ». Il n’exclue tout de même pas le fait de distribuer quelque chose d’autre « aux étrangers », notamment aux roumains qu’ils croiseraient beaucoup.

Romain Ethuin

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