Après Charlie : caricatures, blasphème et liberté(s) d’expression

A l’occasion de la conférence/débat « Caricatures, blasphème et liberté(s) d’expression » qui se déroulait à l’IJBA le 22 janvier dernier, les enseignants Jean-Jacques CHEVAL, Alain BOULDOIRES et Maria SANTOS-SAINZ ont développé deux notions qui ont fait couler l’encre des canards du mois de janvier : la caricature et le blasphème. L’occasion d’introduire le débat autour de Charlie Hebdo et de la liberté d’expression.

La caricature

Cette fameuse caricature donc, ne date pas d’hier ; elle existait même avant la presse (on la peignait sur des vases grecs, par exemple). En France, c’est dans les années 1830 que la caricature hebdomadaire se forme. C’est ainsi que les politiques et religieux en feront les frais et notamment au travers du journal « Le Charivari », créé en 1832. Mais le dessin devient rapidement la cible des censeurs. Car évidemment, si aisément compréhensible de tous (y compris des illettrés), il devient une menace sérieuse, un outil de contestation ingérable. Et voilà qu’une loi fait son apparition le 9 septembre 1835 : il faudra désormais une autorisation préalable pour publier des dessins. Eh oui, les idées sont peut-être libres, mais lorsqu’elles sont dites ou dessinées, tout le monde peut les assimiler. La caricature se fait peu à peu plus sociale que politique. Et puis arrive l’année 1868, André Gill fait de « Madame Anastasie » la figure de la censure. Le 9 août de cette même année il dessine un melon qui, présenté au ministère, reçoit l’autorisation de paraître. Mais un certain M. Delesvaux (juge chargé de censurer la presse d’opposition) dit se reconnaître. Gill est condamné. Le changement est là, ce qui est obscène n’est plus la caricature mais bien la censure.

Du côté de la religion, la caricature ne plaisait pas non plus. Mais bien qu’ils s’en prennent au clergé, les dessins ne s’en prennent pas à ses dogmes.

Le blasphème

En Europe, le rapport Église / État diffère selon les pays. Si en France la laïcité est un principe constitutionnel, en Italie le catholicisme est un patrimoine national. Le statut juridique du blasphème diffère donc lui aussi selon la nation. On retrouve de tout, des pays libéraux à tolérants, aux pays répressifs voire intransigeants. Chez les premiers on retrouve sans surprise le Danemark, où le journal ayant publié les 12 caricatures de Mahomet n’a pas été condamné. Chez les derniers on retrouve l’Italie, historiquement le pays le plus sévère. Du côté français, la justice reste embarrassée. Exemple en 1998 avec l’affaire INRI. Bettina Rheims et Serge Bramly publient « INRI », ouvrage artistique réunissant des scènes de la vie du christ transposées au 20è siècle de façon ambiguë, sensuelle, érotique, nue. La polémique est lancée et deux plaintes sont déposées, dont une par l’abbé Philippe Laguerie. En assignant trois librairies ce dernier obtient d’abord un gain de cause partiel (l’ouvrage est interdit d’exposition mais pas interdit à la vente) puis en appel, la décision sera finalement infirmée et le père Laguerie condamné à 8000F de dommages et intérêts. Autre exemple de l’embarras français face au délit de blasphème, cette phrase de Michel Houellebecq : « La religion la plus con c’est quand même l’islam ». Si le Recteur de la Mosquée de Paris s’en est indigné et que quatre associations musulmanes l’ont poursuivi, Michel Houellebecq a été relaxé au nom du droit à l’humour. Alors que faire pour remédier à ce malaise juridictionnel ? Le critère du blasphème est à définir. Mais les convictions d’autrui sont-elles un argument ? La définition paraît impossible. Seule solution pour clore le débat, instaurer un droit au blasphème.

L’après Charlie et le temps des reproches

Suite aux attentats du 7 et 9 janvier il y a certes eu de l’émotion, de la solidarité et une vague d’action en faveur de la liberté d’expression; mais il y a eu aussi une vague de reproches et de dénonciation des publications qualifiées de blasphématoires et provocatrices de Charlie Hebdo. « Des millions de blessés par les caricatures de Charlie ». Des millions ? Alors même que seulement 35 000 exemplaires étaient vendus avant les attentats et que Charlie ne possède pas de site internet. Des millions de français qu’on aurait forcé à acheter ou à lire Charlie Hebdo ? Pourtant la presse ne s’impose pas, c’est un choix personnel et volontaire que de lire un journal. Et en tant que journal d’opinion (qui est donc destiné à son public propre), le contenu de Charlie et son caractère satirique est connu de tous. On ne lit pas ce qu’on sait qui ne nous plaira pas, tout comme on ne mange pas ce qu’on n’aime pas. « La dernière une de Charlie est une énième provocation ». C’est surtout une pratique éditoriale qui veut que la caricature la plus « coup de poing » face la une (sans oublier que la une ne fait pas le contenu). « Charlie ne caricature que la religion musulmane ». Non plus. Charlie est un journal anticlérical qui publie sur toutes les religions (et rappelons qu’il y a une différence entre se moquer de la religion et se moquer de ses croyants, entre attaquer une idée et s’attaquer à un homme). Le sentiment de blessure a été trop instrumentalisé et le journal de Charlie réduit à ses caricatures (le texte ayant, somme toute, disparu).

Malgré tout, la volonté d’une liberté d’expression pérenne a su nous réunir, nous tous, Françaises et Français de toutes confessions et sans confession. Comme le disait l’écrivain Jules Vallès : « Nous ne vous demandons que le droit de rire un peu ! C’est la consolation des pauvres et toute la vengeance des vaincus. Le droit de rire, s’il vous plaît ! De rire de l’un, de l’autre; de celui-ci, de celui-là ; de vous, de moi ! Nous tirerons sur tout le monde (comprenez au sens du tirage papier). On a assez d’armes contre nous, nous n’en demandons qu’une, qui sera notre baïonnette, l’ironie ».

Aurore Lucas

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