Panique synthétique

Et si le vent de panique qui a secoué les Etats-Unis le 30 octobre 1938 suite à l’interprétation radiophonique de « La guerre des mondes » n’était que pure invention médiatique ? Petite remise en question de cet événement considéré comme une date mémorable dans l’histoire des Etats-Unis comme dans celle des médias.

On en a eu des échos à toute les sauces : A la télé, à la radio, sur internet, dans de nombreux livres, magasines et journaux, et même dans nos cours.  Le 30 octobre 1938, la veille de la fête d’Halloween, une représentation théâtrale orale et réaliste du roman de science-fiction La Guerre des Mondes, de l’écrivain britannique H.G Wells, est jouée à la radio par la troupe d’acteurs du Mercury theatre on the Air. Diffusée sur l’onde de CBS et organisée par Orson Welles, la pièce radiophonique racontant de manière réaliste l’invasion de la Terre par les martiens aurait créé un phénomène d’hystérie collective au sein de la population étasunienne — trop naïve– qui aurait cru à de réelles informations. Un million d’américains seraient ainsi tombés dans le panneau ! Considéré comme l’une des preuves les plus marquantes de la puissance potentielle des médias et encore utilisé comme exemple aujourd’hui, ce phénomène radiophonique a pourtant été récemment démenti par deux chercheurs universitaires, Jefferson Pooley et Michael Socolow. Ce que l’on croyait être l’un des événements les plus impressionnants de l’histoire des médias s’avère n’être en fait que le produit de l’exagération des journaux  de l’époque !

En effet, le lendemain même de la diffusion radiophonique, différents journaux populaires tels que le New York Time, le Daily News ou encore l’Editor and Publisher, relayent dans leur Une ce scénario incroyable que nous connaissons tous et qui a construit le mythe : une panique générale, collective, et à l’échelle nationale du peuple étasunien persuadé d’une attaque extraterrestre. Accompagnant cette « news » exceptionnelle, des récits de réactions du public et des témoignages anonymes de toutes formes et de tous les goûts : rassemblements armés, crises de folie, suicides, tentatives de fuite désespérée, états de choc… Tant d’informations diverses, variées et convaincantes qui ont renforcé l’information et l’ont tiré au devant des discussions populaires.

Pourtant, les chiffres récupérés après quelques recherches nous indiquent tout sauf une confirmation des faits relatés par les journaux. Aucun hôpital de New York ou du New Jersey n’a enregistré de cas  d’hospitalisation, de suicide ou de mort par accident liés à la pièce radiophonique. Plus parlant, les chiffres de la mesure d’audience radio réalisée ce 30 octobre 1938 : seul 2% des foyers interrogés ont répondu être en train d’écouter « une pièce », « le programme d’Orson Welles » ou autre chose permettant de conclure qu’ils écoutaient l’onde de CBS, contre 98% qui suivaient d’autres programmes ou qui n’utilisaient simplement pas la radio. Et pour cause : L’émission était diffusée en même temps que le programme comique Chase and Sanborn Hour, animé par le ventriloque Edgar Bergen qui connaissait un très grand succès auprès du public de l’époque.

Alors comment, et surtout pourquoi est né ce mythe médiatique qui a su perdurer jusqu’à aujourd’hui sans être remis en question ?

La réponse se trouve dans le « génie » des journaux américains, qui ont créé un véritable « hoax » en avance sur son temps à partir de l’expérience radiophonique d’Orson Welles. Relayant l’information d’une panique générale due à l’émission, ils ont réussi à allier une information exceptionnelle qui fit vendre et parler d’elle pendent un bon moment, avec l’occasion de discréditer le terrible concurrent de la presse papier qu’était la radio à l’époque : une façon presque légitime de dire que la radio n’a aucun sens de la responsabilité et qu’elle se fout du peuple. Une mise en abyme de la supercherie qui a transformé La Guerre des mondes en véritable  « Guerre des Médias ». Mais peut être la presse aurait-elle dû réfléchir à deux fois quant à l’ampleur et aux conséquences d’une telle  intox, qui a finalement vécu plus de 80 ans et a été sujette à de nombreuses études. Elle se retrouve même utilisée dans de nombreux livres, sites et cours, notamment dans le domaine de l’Information et de la Communication. Combien d’étudiants en sciences humaines ont ainsi été lancés sur de fausses pistes ? Ce sont plusieurs milliers de documents de recherche qui sont mis en tort aujourd’hui, et on ne compte même plus le nombre de supports médiatiques qui délivrent une information erronée. Quoi qu’il en soit, le phénomène aura finalement profité à la radio : la CBS n’hésite pas à rappeler la petite histoire pour prouver à ses actionnaires son pouvoir d’influence sur le public, comme le montre le reportage de Studio One, une série TV affiliée à CBS, qui relate fréquemment l’événement comme étant un moment marquant de l’histoire des Etats-Unis. Une belle leçon à tirer de ces petits jeux inter-médias, capables de modifier l’histoire et de nous faire avaler n’importe quoi. Si cet événement a longtemps servit d’exemple pour prouver l’étendu de la puissance des médias, qui serait capable de faire croire à un million d’individus que la Terre est attaquée par les extraterrestres, cette leçon est renouvelée aujourd’hui par son démenti : les médias sont capables de faire croire à des dizaines de millions de personnes qu’ils auraient manipulé un million d’autres dans le passé. Un vrai casse-tête médiatique qui nous incite à faire attention à ce qu’on entend et ce qu’on lit. Que nous reste-il à découvrir sur les archives des médias ? Seul le futur nous le dira.

Julian B

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